« Combats et métamorphoses d’une femme »: comment arracher son bonheur?

Édouard Louis poursuit sa fresque familiale: après sa propre histoire (En finir avec Eddy Bellegueule, 2014) puis celle de son père (Qui a tué mon père, 2018), il raconte dans ce petit livre la vie de sa mère, Monique. Un roman moins ambitieux que les précédents, mais qui gagne en douceur ce qu’il perd de fougue.

© Édouard Louis

Une vie sans choix

La vie de cette femme est une répétition de schémas malheureux. Par deux fois elle rencontre un mari qui finit par tomber dans l’alcoolisme, par deux fois elle tombe enceinte puis est contrainte de garder l’enfant à la demande du mari. Tout cela l’emmène dans une vie qu’elle n’a pas choisie, et qui pousse E. Louis à réfléchir sur la construction d’une identité sous la contrainte. Peut-on rester soi-même dans une vie fait de non-choix? Comment ne pas sombrer dans la dépréciation de soi avec un mari qui ne voit en nous qu’une boniche? Comment ne pas se laisser convaincre que certaines aspirations ne sont pas pour nous?

« Elle était certaine qu’elle méritait une autre vie, que cette vie existait quelque part, abstraitement, dans un monde virtuel, qu’il aurait fallu un rien pour l’effleurer, et que sa vie n’était ce qu’elle était dans le monde réel que par accident. »

p. 37

Le lien ténu que Monique garde avec ses rêves est bien décrit par E. Louis. Heureusement, le livre n’est pas dénué d’espoir grâce à la fin.

Rapports de pouvoir

Combats et métamorphoses d’une femme est aussi un livre sur le pouvoir et la domination: entre hommes et femmes, mais aussi dans le couple. La relation amoureuse est présentée comme un lieu d’expression des rapports de pouvoir – c’est du moins ce que la mère d’E. Louis a intégré.

« Dans sa vie, l’amour avait toujours été un espace dans lequel on commandait ou dans lequel on était commandé, pas un espace de suspension des rapports de pouvoir. »

p. 95

Comme toujours, E. Louis voit dans le parcours de sa mère et le sien les illustrations d’une violence sociale, une violence de classe. Il fait une analyse intéressante de sa propre violence, celle qu’il a exercé contre sa famille au début de sa scolarité au lycée, lorsqu’il devenait, peu à peu, le « transfuge de classe » qu’il est désormais. Excédé par les manières « populaires » de sa mère, il corrigeait sans cesse ses expressions, voulait faire écouter de la musique classique à ses frère et soeur… En cela il était lui-même l’instrument de la violence.

« La plupart des gens qui racontent la trajectoire d’un passage d’une classe sociale à une autre racontent la violence qu’ils ont ressentie – par inadaptation, par méconnaissance des codes du monde dans lequel ils entraient. Je me souviens surtout de la violence que j’infligeais. »

p. 69

C’est cette capacité à reconnaître l’autre point de vue qui fait l’intérêt de ce livre comparé aux précédents. Ici il y a des passages de remise en cause personnelle alors qu’En finir… était beaucoup plus partial, parfois à charge contre sa famille.

Mais de façon plus générale, on a l’impression qu’E. Louis ne va pas au fond de la question et se contente souvent de belles formules. Il pose plus de questions qu’il n’essaie d’y répondre. Au fond, il s’agit moins de trouver du sens dans un parcours particulier, que de faire l’illustration d’une théorie établie des violences de classe.

Faire renaître la tendresse

Ce livre est moins puissant que En finir avec Eddy Bellegueule, mais peut-être plus touchant, empreint d’une plus grande douceur. Alors qu’E. Louis mettait ses sentiments à vif dans En finir…, parler de sa mère a nécessité une mise à distance de sa propre histoire, un souci de détachement et de lucidité qui pousse non pas à la froideur, mais à la bienveillance.

« C’est parce que notre relation a changé que je peux maintenant voir notre passé avec de la bienveillance, ou plutôt, faire renaître les fragments de tendresse dans le chaos du passé. »

p. 89

On sent aussi une ambition de toucher du doigt l’histoire de toutes les femmes à travers celle de sa mère. La violence subie par les femmes est systématique dans la famille d’E. Louis.

« Je ne connaissais personne au lycée ou à l’université qui aurait pu dire comme moi je pouvais le dire: Ma soeur reçoit des coups de l’homme avec qui elle vit et mon frère donne des coups à la femme avec laquelle il vit. »

p. 83

Il fait un parallèle entre cette identité de femme – une identité « contrainte » en ce qu’elle fait courir un risque de violence dont un ethos « masculin » (virilité, camaraderie…) protègerait – et son identité d’homme homosexuel (p. 40). Je trouve ce parallèle assez maladroit, parce qu’il s’appuie sur l’exemple des femmes lesbiennes, et surtout parce qu’il n’est pas développé.

Rôle d’écrivain

E. Louis mentionne brièvement son rôle d’écrivain et répond aux critiques qui ont pu lui être adressées. Il se défend, entre autres, d’écrire toujours la même histoire. En parlant de sa mère, il écrit ceci:

« […] je sais désormais qu’écrire sur elle, et écrire sur sa vie, c’est écrire contre la littérature »

p. 20

Ainsi, ce livre n’est pas censé être de la littérature comme on l’entend – ou plutôt comme il la conçoit : un moyen d’exclusion de certaines classes sociales – mais ce n’est pas non plus un travail d’investigation. Les lacunes font partie du roman comme le reste: E. Louis avoue connaître très peu de la jeunesse de sa mère.

© Édouard Louis

Le point de départ de l’écriture, justement, est une photo de sa mère jeune, esquissant un sourire – sa mère aurait-elle été heureuse avant ? Cela donne lieu à une question troublante: pourquoi était-il, enfant, horripilé par les accès de bonheur de sa mère normalement si terne ? Cette question simple est le moteur d’une relecture du passé nourrie de son expérience à lui, et sous l’angle de la recherche contrainte du bonheur.

Le rapport entre les événements et leur récit, entre vie et biographie, semble la question de fond, celle qui se pose entre les lignes. Mais encore une fois, elle n’est explorée qu’en surface. L’idée d’écrire « contre la littérature » est abordée… et laissée là, en suspens.

Un roman à lire si vous connaissez déjà un peu l’œuvre d’E. Louis, sinon je conseillerais de commencer par En finir avec Eddy Bellegueule pour apprécier la force de cet auteur qui a toujours beaucoup à dire.

Édouard Louis, Combats et métamorphoses d’une femme
Seuil, 2021
128 p.

Note : 6 sur 10.

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