« Au-delà de la mer »: tempêtes intérieures

Un pêcheur sud-américain prend la mer et emmène sur son petit bateau un adolescent apathique. Une grosse tempête les fait dériver vers le large. Seul face à l’autre et face à lui-même, chacun plonge dans une crise existentielle où le délire infiltre la réalité. Une lecture prenante et oppressante, mais sans grande surprise, avec une narration qui s’essouffle en seconde partie.

Après une tempête violente – elle était annoncée mais le pêcheur se moque des prévisions – les deux hommes dérivent vers le large. Ils s’en tirent plutôt bien les premiers jours, pêchent et boivent de l’eau de pluie. Cela donne lieu à quelques réflexions sur les besoins vitaux et la simplicité.

« En son for intérieur, il assume l’idée que cette situation pourrait durer toujours. Y a-t-il réellement besoin d’autre chose? Tu te nourris, tu dors, tu accomplis des tâches simples. C’est maintenant que nous sommes vraiment vivants. »

p. 100

C’est dans ce genre de passage que Paul Lynch exprime son talent, lorsque des réflexions anodines sont en deuxième lecture l’indice d’une folie qui croît imperceptiblement. En effet, cette sagesse apparente laisse poindre un début de délire: bien-sûr, leur situation n’a rien d’idéal. Les chances qu’on les retrouve sont très minces, et la moindre maladie signifie la mort.

Après quelques jours, chacun s’ouvre un peu plus sur l’autre, au prix de quelques passages ennuyeux qui s’apparentent presque à un échange de mondanités. Des obsessions se développent peu à peu dans chaque personnage. L’adolescent imagine que sa copine le trompe, le pêcheur pense à sa fille qu’il a abandonnée… Le huis-clos cause un retour sur ses propres démons, mais aussi une situation où l’esprit insondable de l’autre est source d’angoisse. Un jour, le pêcheur observe l’adolescent et se demande qui est vraiment cet être qu’il a en face de lui.

« La voilà, la source de ce qu’il signifie, songe Bolivar. La force vitale qui se définit comme une volonté que nul n’observe, ne remarque ou ne remet en question. La volonté impliquée dans le monde.
Mais ici, sa volonté est absente.
La volonté ne voit plus rien d’autre qu’elle-même. »

p. 107

Autrement dit, s’éloigner de la terre, du monde, c’est s’éloigner de ce qui donne sens et contenu à notre identité.

Infiltration de l’imaginaire

L’écriture riche et bruyant de P. Lynch colle parfaitement à l’atmosphère maritime. Il y a parfois des élans brusques d’imagination qui s’intègrent bien dans le récit et le rendent plus intense.

« Hector et lui se courbent pour amortir le choc des vagues. Pendant quelques instants, il les imagine tous deux sur une planète préhistorique soumise à une tempête sans fin, le temps défait, plus de jour ni de nuit, aucune distance mesurable. Ce que le monde a été ou ce que le monde sera. »

pp. 38-39

La folie gagne peu à peu les personnages et donne naissance à des images intérieures fugaces et déconcertantes. Il y a de belles descriptions du délire, mais les incursions dans le monde intérieur des personnages sont trop brèves et manquent parfois d’efficacité.

Huis-clos maritime

L’océan est présent dans son horizontalité, sa rage, son silence, son sel, sa lumière, ses mystères. L’océan fait peur, aussi.

« Il cherche l’horizon, mais déjà les eaux et le ciel recommencent à se confondre, et son regard est saisi par ce qu’il vient de voir – une muraille à la couleur uniforme qui se rapproche de lui, un mur qui s’élève toujours plus haut, jusqu’à ce qu’il ait l’impression d’être enfermé au fond d’un trou, une prison monochrome s’érigeant au-dessus de lui, grimpant vers l’infini. »

p. 52

Dans les cheminements intérieurs des personnages, la métaphore maritime est présente, évidemment, mais à juste dose.

« Plonger au creux des vagues, plonger aux tréfonds de la peur insondable et aveugle qui repose dans le coeur de chaque homme. »

p. 121

De manière générale, l’océan a un rôle important, obsessionnel, pour les personnages qui y sont plongés du début à la fin. On ressort du livre avec l’impression de sortir enfin la tête de l’eau.

Un temps dissout

Chacun développe un rapport au temps différent. L’adolescent s’efforce de compter les jours, une attitude insupportable pour le pêcheur qui préfère oublier la fuite des semaines pour mieux garder l’espoir. La folie vient autant des conditions physiologiques que de la solitude, la répétition des jours. La narration au présent suscite l’impression d’un temps qui se dissout.

« Il a cessé de mesurer le temps par rapport au soleil. Son esprit sombre dans la torpeur. […] Les jours se succèdent au sein d’un temps figé. »

p. 99

Ce pêcheur et cet adolescent se rencontrent pour la première fois dans cette situation extrême, et ont des réactions très différentes. L‘hébétude rêveuse de l’adolescent énerve beaucoup le pêcheur et finit parfois par agacer le lecteur lui-même.

Un roman qui perd en puissance

Le parti pris de P. Lynch est d’associer l’angle dramatique du survivalisme à une lente exploration de soi et de l’autre. Mais justement, il est difficile de vraiment croire à ces personnages pleins de rêve et de poésie. Pour ma part, je n’y ai adhéré que partiellement. Les personnages manquent de profondeur, leurs histoires sonnent creux, à l’exemple des doutes existentiels et théologiques de l’adolescent.

« Dites-moi, Bolivar, vous voyez une raison pour que Dieu soit aussi cruel? Pour qu’il nous fasse faire ce genre de rêve? Nous maintienne dans un état qui n’est ni la vie ni la mort? D’après vous, pourquoi Dieu ferait une chose pareille? »

p. 112

Les effets de répétitions, les obsessions des personnages… tout cela construit une ambiance oppressante plutôt efficace, mais donne l’impression que ça n’avance pas. Personnellement, j’ai eu l’impression d’avoir déjà vu cette histoire et ces délires de nombreuses fois, au cinéma, à la télévision…

C’est une lecture très prenante surtout si vous aimez les situations extrêmes et les huis-clos. Au-delà de la mer est un roman intense, bien écrit, et avec de belles images. Cependant les personnages ne m’ont pas convaincus, ce qui est problématique dans la mesure où le périple intérieur compte autant voire plus que la succession des événements. Enfin, il ne faut pas s’attendre à des surprises narratives: la folie suit son cours – c’est étrange de le dire ainsi, mais c’est ce qui résume le mieux ce roman.

Paul Lynch, Au-delà de la mer
Albin Michel, 2021
240 p.

Note : 5 sur 10.

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