« La brûlure » – raconter la douleur extrême

Un élagueur du centre de la France se fait piquer par une centaine de frelons asiatiques. Il s’en sort au prix d’une terrible brûlure. Avec une plume ciselée, Christophe Bataille fait le récit à la première personne d’un voyage dans la souffrance physique.

C. Bataille s’est inspiré de l’expérience d’un cousin élagueur pour développer cette idée ambitieuse: raconter la douleur physique. Ce n’est pas l’exercice littéraire le plus facile, mais il est réussi grâce à un style imagé, baigné de sensations, y compris dans les scènes où la douleur n’est pas présente. C. Bataille ne tombe pas dans la facilité du « rien ne peut exprimer cette souffrance » – l’expression n’apparaît qu’une fois (p. 142). Au contraire, les descriptions de la douleur sont percutantes. Ce sont elles qui font l’intérêt du roman.

« Des semaines à tâtons, avec la peau qui brûle et tombe. Des jours et des nuits avec ce lacet de mort. Tu ne sais pas, tu ne sais plus ce que c’est, le corps qui se bat. »

p. 91

Les épisodes de délire comateux, dans le grésillement de frelons imaginaires, sont également réussis. Dans l’ensemble, la narration est bien menée. C’est une prose à deux voix – l’élagueur et sa femme – sous forme de courts chapitres.

Brûlé dans un monde brûlant

L’atmosphère du roman est soignée. La poésie des détails, les jeux de lumière dans des intérieurs silencieux rappellent La Jalousie de Robbe-Grillet.

« Si je me redresse, tôt, les rideaux flottent, avec la page de lumière qui attend, dure et palpitante. Le parquet court jusqu’au pré: notre chambre est ainsi faite, bientôt consumée dans le matin. »

p. 19

La narration ouvre tous les sens. La chaleur, les odeurs, les rayons et miroitements, la sueur des peaux baignées de soleil…

« Je ferme les yeux et j’écoute la nature avec son front tragique où palpitent les oiseaux, et la nature qui fane sous le soleil. »

p. 24

Ces jeux sensoriels inscrivent le récit dans l’expérience des corps – les corps vivants et la nature vivace sont l’alpha et l’omega du roman. Cela est justifié par l’événement central: la brûlure est une rencontre ardente entre ces deux éléments.

« Le cadre, c’est le corps. La frontière, c’est l’énigme sous nos yeux. Penser ainsi n’est pas une sagesse: c’est approfondir le secret. »

p. 27

L’élagueur entretient une relation mystique à la nature, où se tient en surplomb la figure admirée de l’arbre, dans toute sa force et sa hauteur. Le soleil est aussi un élément récurrent du récit. Il est « partout comme il n’a jamais été » (82) et engloutit la campagne dans une chaleur caniculaire. D’où l’ambiance de fin des temps, comme un écho au réchauffement climatique.

Un livre court… mais à élaguer

Le roman est divisé en deux parties inégales en longueur. Malheureusement, la seconde contient de nombreux passages assez faibles et inutiles. Elle commence avec des méditations sur les arbres et le métier d’élagueur, toujours sur un ton vaguement mystique, pourquoi pas, mais on dévie rapidement vers des propos caricaturaux, tenus par un narrateur qui joue les Cassandre.

« La planète est brûlée, et nous serons un épiphénomène dans l’histoire de la terre. Nous allons disparaître. »

p. 112

Tout cela est ponctué de quelques formules définitives sur la nature intelligente et la ville stupide, et de commentaires bien sentis, dont on se serait peut-être passé, sur notre rapport à la nature.

« Les arbres ont une intelligence supérieure à la nôtre. Attaqués de toutes parts, ils vont réussir à vivre cent-cinquante ans.
Le bois a une force, une plasticité.
Et l’homme? Du pauvre bois. »

p. 128

Est-ce le personnage de l’élagueur qui est si caricatural, lui qui se rengorge de mener « le combat poétique contre la fin des temps » (p. 107) ou est-ce là le message de C. Bataille? Laissons à l’auteur le bénéfice du doute.

Christophe Bataille, La brûlure
Grasset, 2021
160 p.

Note : 6 sur 10.

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